Le Petit Corsaire Bleu : Extraits

Roule ta bille…

Comme chaque soir, j’arrive essoufflée à la porte de la maison. J’ai encore pris du retard en voulant terminer ma partie de chiques commencée la veille. Comme d’habitude, je reviens avec les mains couvertes de terre et le dessous des ongles endeuillés. Si elle me voit, maman va s’apercevoir du désastre et m’envoyer dare-dare à la salle de bains. Je préfère passer par le couloir plutôt que par le magasin. Si, par chance, elle est en train de servir un client, j’aurai le temps de réparer les dégâts. Ma mère ne transige par sur la propreté, chaque matin, elle fait l’inventaire de ma toilette et de mes vêtements, pour voir si rien ne cloche. Tu t’es encore attifée comme une charpagnatte, et tes cheveux rebiquent, va vite te débarbouiller, j’ai horreur des coquettes sales, me répète-t-elle souvent.

Il faut dire que ma mère est une personne très coquette. En dehors de son commerce, où elle est bien obligée de se protéger et de porter une blouse blanche, elle ne sort jamais en ville sans être coiffée, maquillée, tirée à quatre épingles. Sa garde-robe est composée de petits tailleurs de toutes les couleurs, de robes fleuries et de manteaux élégants. Toutes les semaines, elle se rend chez Brigitte, la coiffeuse, sous les petites arcades. Brigitte et son mari Roby sont associés ; tantôt c’est elle, parfois c’est lui qui la coiffe. Ils sont très sympathiques et maman aime bien ce moment de repos où elle peut débattre de tous les petits potins de la ville. Parfois, je l’accompagne et elle me fait faire une permanente ou recouper des cheveux qu’elle estime trop longs. Je déteste ces séances, parce que ça prend du temps, et parce que je n’aime ni les frisettes, ni les cheveux courts.

La porte sur la rue grince, comme à l’accoutumée et j’ai peur de me faire repérer. J’enfile le grand couloir sombre et froid en évitant d’allumer. Je passe devant la porte de droite, côté magasin et sans encombre, j’arrive à la dernière, sur la pointe des pieds, celle de la cuisine. Je l’ouvre avec précaution, personne dans la pièce, je dépose mon sac et cours à la salle de bains. C’est une salle de bains toute neuve, avec tout le confort. Mes parents en sont très fiers, car les maisons munies de ce luxe sont rares à cette époque. Le carrelage au sol est coloré et fait de toutes petites mosaïques de taille et de couleur différentes, grand-papa m’a dit qu’on nommait cela des tesselles, je trouve ce nom très joli.

La cuisine a été repeinte aussi récemment, elle en avait bien besoin. J’adore cette odeur de peinture fraîche qui flotte dans l’air. Le peintre, Monsieur Riva, qui nous l’a refaite, est très joyeux ; il est italien d’origine et chante à longueur de journée des airs de Bel Canto. J’ai appris récemment qu’il n’est autre que le père de l’actrice Emmanuelle Riva, celle qui se fit connaître par le film Hiroshima mon amour, et qui poursuit une brillante carrière au théâtre comme au cinéma. Ma tante Paulette est allée à l’école avec elle. De mon côté, je commence à m’intéresser aux acteurs et aux chanteurs et j’ai entrepris une jolie collection de photos dédicacées. Jean-Claude Pascal, Henry Vidal, Danielle Darrieux, Dany Carrel, Brigitte Bardot, Michèle Morgan, sont mes vedettes préférées, je voudrais bien leur ressembler un jour, mais il me faudra grandir. Yolande, notre employée actuelle, qui est très âgée, 18 ans environ, est très gaie et chante toute la journée. On fredonne ensemble les airs du moment : Marie-José Neuville, Sacha Distel, André Claveau, Francis Lemarque, Georges Guétary, Luis Mariano, Dalida. Yolande, dit ma mère, chantez un peu moins et travaillez un peu plus, ne vous laissez pas distraire par cette petite échottée !!

Léontine

Léontine est heureuse de vivre, elle n'a pas le sou, elle se contente de sa bicyclette pour voyager, d'un toit sans eau chaude ni confort pour vivre ; on se lave sur la pierre à eau, les toilettes se trouvent dans un réduit en terre battue (on appelle ça nos calougeottes) et consistent en de vieux jerricans branlants laissés par les Américains après la guerre. Pas de tout à l'égout, mais la vie est belle, si belle...

Dans le bois, juste en face, on trouve toutes sortes de champignons, les cèpes, les jaunottes, les petits gris, les pieds roses, les goulemelles, les poules de bois, ces gros choux fleurs qui croquent sous la dent lorsqu’ils sont mal lavés. Léontine n'a pas son pareil pour les trouver. Elle connaît toutes les planques. Une fois qu'elle les a repérées, elle les recouvre de mousse et d'humus pour qu'on ne les déniche pas avant elle, fait un petit repère discret pour les retrouver la fois suivante, en attendant leur pleine maturité. Parfois, malgré toutes ses précautions, sa cachette a été découverte avant elle et vidée de ses occupants. Léontine pousse de grands cris de protestation et nous poursuivons malgré tout notre route.

Le soir, nous tapons la belote, toujours le même rituel, quand je gagne, elle m'envoie une grande claque sur la joue ou les doigts, si bien qu'au fil des jours, j'ai appris à m'éloigner de plus en plus de ses larges mains calleuses et à me placer le plus loin possible de ma terrible partenaire... Me sachant à l'abri, j'en profite pour tricher davantage et pour lui couper régulièrement ses as, même quand j'ai la couleur. Léontine triche aussi de temps en temps, mais c’est bien inutile, car elle n’a pas besoin de tricher pour perdre.

Quand je tarde à poser ma carte sur la table, elle me crie invariablement : mais dépêche toi donc, voyons, on n’est pas ici pour s’amuser ! Ça me fait bien rire, mais pour quoi d’autre alors, je me le demande ! Ce sont les contradictions de Léontine, mais je ne m’en étonne plus depuis bien longtemps, j’ai l’habitude.

Lorsqu’elle va se coucher, j'ouvre ce qui me tombe sous la main : les Veillées des Chaumières, La clé des Songes, L'herbier de nos campagnes et c'est à peu près tout. Je pense que tous les autres livres ont servi à allumer son fourneau ou la cuisinière.

Un jour, au grenier, bien cachés dans la paille, j'ai tout de même déniché deux romans défraîchis et gangrenés par l’humidité, d'un certain  Georges Ohnet. Je les ai descendus discrètement, mais quand elle les a trouvés sous mon oreiller, elle m'a dit : ce ne sont pas des lectures pour les petites filles comme toi. Je les ai lus quand même à son insu, c'était Le maître de forges et Au fond du gouffre, de bien sordides histoires d'adultes que je me suis empressée de dévorer, même si certains passages m'ont échappé. Ça me changeait de mes habituels Rouge et Or et de la cruauté gratuite de cette méchante Sophie Fichini, qui arrachait les ailes des mouches pour en faire des colliers.

Ah, ce qu'on s'amuse chez elle, c'est si différent de chez moi, où tout est si bien rangé, si propre, si sérieux, si calculé, si prévisible...Ici, c'est la fantaisie incarnée, la liberté totale, je peux même ne pas me laver, je fais ce que je veux, à condition de ne pas prendre de risques, interdiction d'aller seule à la rivière et au bois. C'est tout.

 

Maman, le Bon Dieu et ses saints

La semaine la plus éprouvante pour nous, les enfants, c’est la semaine de Pâques. Ce jour-là, la messe est interminable et comme on n’a pas le droit de manger pour communier, beaucoup de copines s’évanouissent, il faut leur donner un peu d’alcool de menthe sur un sucre pour les faire revenir à elles. Les mamans en ont toujours dans leur sac. Aux vêpres, après un repas bien chargé et bien arrosé, les hommes s’endorment ou vont vomir dehors. Le pire, c’est le chemin de croix jusqu’au Calvaire, une croix placée sur un rocher tout en haut de la ville. On s’arrête à chaque station, et les chants sont interminables. Entendre relater toutes les souffrances qu’a endurées le Christ nous fend le cœur et ma mère ne manque jamais de me dire, au retour, qu’il faut que je sois bien sage pour racheter tous les péchés des Hommes. Je ne suis tout de même pas responsable de sa mort ! Et je pense qu’il y aura toujours des méchants sur terre pour tuer les autres et commettre des injustices. Cette semaine-là, on cache toutes les statues de l’église sous de grands tissus, comme pour les empêcher d’assister à la cérémonie. Le jour de Pâques, on les délivre et tout le monde est dans la joie de la résurrection. Monsieur le Curé dit que l’on ressuscitera après notre mort et qu’on revivra éternellement. Corps et âme. Moi, je n’y crois pas. Je pense que quand on est mort, on est bien mort, je n’ai jamais vu personne de ma famille revenir parmi nous. J’aimerais bien pourtant, j’aurais aimé connaître ma tante Jeanne, ou pépé Henry, le coiffeur, ou encore la petite sœur de maman, morte à un an et qui avait des yeux violets. Ou Joséphine, ma grand-mère paternelle, qui est si belle sur les photos, ou Alphonse qui jouait du violon et même oncle Prudent, il aurait pu me parler de l’île du Diable !

Et puis j’aimerais savoir, quand on ressuscitera, si on le fera au même âge qu’à notre mort, ce qui veut dire que si quelqu’un meurt à 90 ans et sa mère à 35, il sera plus vieux qu’elle quand il la retrouvera ! Et si l’on est très malade pour mourir, est-ce qu’on va renaître dans le même état et souffrir éternellement ? Je préfère que tout ça ne soit que des sornettes, autrement, quel calvaire !

La semaine de Pâques, Madame Weber, la laveuse ne vient pas, il paraît que cette semaine-là, on ne doit pas laver les draps. Je n’ai jamais compris pourquoi. Il y a beaucoup de mystères qui entourent les religions. Quand je demande à ma mère des explications, elle me répond : c’est comme ça, il faut y croire, cela s’appelle la foi. Je crois que je n’ai pas vraiment la foi, car je me pose beaucoup de questions et les réponses qu’on me donne ne me satisfont pas toujours. Ce que je n’ai jamais compris, c’est pourquoi, lorsque quelqu’un vous donne une claque sur la joue gauche, il faut tendre la droite. Quand Léontine me fiche une baffe, il faudrait que je lui en redemande une autre ? Non mais des fois. C’est plutôt elle qui devrait en recevoir une en retour ! Ou aller tout droit à confesse : Mon père, je m’accuse d’avoir fait du mal à ma petite nièce chérie, parce que je perdais à la belote. J’imagine la tête du curé. Et celle de Léontine ! Léontine, vous direz trois notre père et six je vous salue Marie et vous irez vous excuser auprès de votre nièce ! Je pouffe à la seule évocation de cette scène. Léontine me présentant ses excuses ! C’est comme si maman me disait un jour : oui, chérie, je reconnais que j’ai eu tort, cette punition n’était pas du tout méritée !

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